Par Cécile Maisonneuve\n\nFace à la volonté affichée de réindustrialiser la France et de restaurer la souveraineté économique du pays, une contradiction majeure continue d’entraver la concrétisation de ces ambitions : celle de vouloir produire davantage sur le territoire sans accepter les nécessités de la construction et du développement industriel. Ce paradoxe, pourtant largement relevé par de nombreux acteurs économiques et politiques, peine à être levé tant il s’ancre profondément dans l’imaginaire collectif et dans les choix politiques successifs.\n\nDepuis plusieurs années, les différents gouvernements affichent la volonté de réancrer la production en France pour sécuriser l’approvisionnement en biens essentiels, relocaliser des industries stratégiques et renforcer la compétitivité nationale. Ce discours s’est intensifié à la faveur de la pandémie de Covid-19 qui a révélé les fragilités de certaines chaînes de valeur mondialisées. Toutefois, lorsque le passage à l’acte s’impose, c’est-à-dire lorsqu’il faut créer ces usines, plateformes logistiques ou infrastructures nécessaires à la production, la mécanique se grippe : levée de boucliers locaux, multiplication des recours juridiques, complexité administrative, frilosité face à la densification urbaine, tout concourt à transformer la France en une terre de projets avortés.\n\nCette fracture entre l’ambition industrielle et la réalité du terrain trouve ses racines dans une vision conservatrice, voire patrimoniale, de l’espace hexagonal. La préservation des paysages, du cadre de vie ou de la biodiversité passe trop souvent, dans le débat public, au premier plan, reléguant la dynamique productive au rang de menace pour l’environnement ou la qualité de vie. Ainsi, les autorisations pour implanter une usine ou agrandir un site se heurtent à des résistances tenaces, comme en témoignent les difficultés d’implantation de plusieurs sites industriels ces dernières années. Les exemples de Saint-Avold pour une usine de batteries, du projet Amazon près de Nantes ou encore celui de la gigafactory de batteries électriques à Dunkerque rappellent l’intensité de ces blocages.\n\nLe phénomène n’épargne pas les filières stratégiques pour la transition énergétique ou la réindustrialisation « verte », ni les énergies renouvelables. Dès lors, la France s’enlise dans une contradiction : réclamer plus d’emplois, de pouvoir d’achat et de réindustrialisation, mais sans accepter de modifier son rapport au foncier et à l’installation de nouvelles activités sur le territoire. Cette attitude génère une attrition du tissu industriel français, qui ne saurait être compensée par la seule injonction à l’innovation ou au développement des services.\n\nCertains observateurs soulignent également que cette inertie trouve sa source dans la structure institutionnelle française, marquée par une complexité des strates administratives et des normes environnementales, ce qui allonge considérablement les délais d’instruction des dossiers. Selon une récente étude, il faut en moyenne six ans entre la conception d’un projet industriel et sa livraison effective, un délai qui place l’Hexagone très loin derrière ses partenaires européens. Plusieurs propositions émergent donc afin de faciliter l’implantation de nouvelles activités, depuis la simplification des procédures jusqu’à la définition de zones économiques prioritaires, en passant par une meilleure information locale sur l’impact positif des nouveaux sites.\n\nCar l’industrie porte en elle des externalités positives massives en matière d’emplois, d’innovation et de souveraineté, sans lesquelles la transition écologique elle-même est vouée à l’échec, faute de l’outil productif nécessaire pour produire tous ces équipements de demain. Il devient donc impératif de renouer avec une approche plus équilibrée du développement territorial, conciliant exigences environnementales et nécessité de produire. À défaut, la France court le risque de voir se creuser encore un peu plus l’écart avec ses voisins européens, qui, eux, assument le pari de la construction pour assurer leur avenir industriel.






